Cameroun – Vice-président : organiser la succession ou masquer l’usure du pouvoir ?

Cameroun – Vice-président : organiser la succession ou masquer l’usure du pouvoir ?

Par Christian Essimi

Il arrive un moment où un système politique ne se réforme plus. Il se protège. Au Cameroun, l’idée d’introduire un vice-président dans la Constitution n’est pas une simple évolution institutionnelle. C’est un signal. Un aveu, peut-être. Celui d’un pouvoir qui, confronté au temps, cherche moins à se transformer qu’à se réorganiser pour durer. Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ?
Depuis la prestation de serment de Paul Biya, le 6 novembre 2025, le pays est figé dans une étrange attente. Aucun remaniement d’ampleur. Aucune impulsion politique claire. Comme si l’État lui-même retenait son souffle. Et pendant que le sommet hésite, une réforme surgit : créer le poste d’un vice-président.

Un pouvoir qui ne dit plus son nom

Officiellement, le Cameroun fonctionne avec un exécutif structuré : un Président qui décide et un Premier ministre qui exécute. En réalité, ce schéma est depuis longtemps dépassé.
Le pouvoir s’est déplacé. Fragmenté. Déformé.
Il ne circule plus uniquement dans les canaux institutionnels, mais dans des cercles de proximité, d’influence et d’accès.
Le Premier ministre, censé diriger l’action gouvernementale, est progressivement devenu une figure d’interface, visible, mais rarement décisive.
Dans le même temps, le Secrétaire générale de la Présidence de la République s’est imposé comme un centre névralgique, sans légitimité élective, mais avec une capacité d’arbitrage bien réelle. Le Cameroun n’est plus dans un exécutif bicéphale.
Il est dans un système où le pouvoir réel échappe au pouvoir écrit.

Le vice-président : solution ou écran de fumée ?

Dans ce contexte, introduire un vice-président pose une question brutale : corrige-t-on un désordre… ou tente-t-on de le rendre présentable ?
Car aucun texte ne réglera ce qui relève de la pratique.
Aucune fonction nouvelle ne résoudra une crise de lisibilité du pouvoir. Au contraire, le risque est évident : ajouter une figure de plus dans un système déjà déséquilibré, multiplier les centres d’influence et rendre encore plus opaque la chaîne de décision.
Il faut oser poser la question que le débat officiel contourne : le Cameroun est-il en train d’organiser une succession… sans l’assumer ?
Après plus de quatre décennies au pouvoir, le temps politique ne se négocie plus. Il s’impose. Le vice-président pourrait alors devenir:

  • soit un dauphin désigné sans le dire,
  • soit un verrou supplémentaire dans un système qui redoute sa propre transition.
    Dans les deux cas, le problème reste entier : l’absence de débat clair sur l’avenir du pouvoir.

Un pays qui avance sans son sommet

Pendant que ces calculs se dessinent, le pays réel, lui, continue d’avancer mais sans impulsion claire. Dans les marchés, la vie chère redessine les habitudes. Dans les quartiers, le chômage structure les trajectoires. Dans les administrations, l’inertie devient une norme. Et partout, une même impression : celle d’un État qui fonctionne… mais sans direction lisible.
Une Constitution n’est pas un instrument de confort politique.
C’est un cadre de vérité. Introduire un vice-président sans clarifier :

  • qui décide réellement,
  • qui répond de quoi,
  • et comment s’organise la transition,
    C’est prendre le risque de transformer une réforme en illusion.
    Le Cameroun n’est pas face à un problème de structure.
    Il est face à un problème de vérité. Tant que le pouvoir réel restera dissimulé derrière des équilibres informels, chaque réforme apparaîtra comme une tentative de gagner du temps.
    La vraie question est simple, et elle dérange : le Cameroun veut-il préparer l’avenir… ou simplement prolonger le présent ?
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