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L’annonce a fait l’effet d’une bombe, et pourtant, elle รฉtait inรฉluctable. Patrice Motsepe, prรฉsident de la CAF, a officialisรฉ le passage de la Coupe d’Afrique des Nations ร  un rythme de quatre ans ร  partir de 2028. Les puristes crient ร  la trahison, les nostalgiques pleurent la ยซย fรชte du football africainย ยป.

Mais en tant qu’ Analyste et stratรจge, je regarde les faits, pas les รฉmotions. Et les faits sont tรชtus : le football africain รฉtait structurellement en faillite avec son modรจle actuel. La CAN biennale n’รฉtait plus un choix sportif. C’รฉtait une perfusion budgรฉtaire. Une opรฉration de survie permanente qui empรชchait toute stratรฉgie de dรฉveloppement durable.
Le pragmatisme stratรฉgique face ร  la pression internationale : Motsepe et Infantino.

La CAF, prisonniรจre de sa propre compรฉtition.

Disons-le sans dรฉtour : la CAF est structurellement dรฉpendante de la CAN. Regardons la rรฉalitรฉ en face : Avec un budget annuel d’environ 100 millions de dollars, la CAF dรฉpendait ร  plus de 60% des droits TV et du sponsoring de la CAN. Autrement dit : sans CAN, la CAF suffoque. Avec une CAN tous les deux ans, elle survitโ€ฆ mais sans marge stratรฉgique. C’est le syndrome de la monoculture รฉconomique : quand un seul produit finance toute une organisation, il ne sert plus le dรฉveloppement, il sert la survie. Rรฉsultat ? Aucune capacitรฉ d’investissement long terme, dรฉpendance aux diffuseurs, vulnรฉrabilitรฉ permanente aux pressions extรฉrieures.

Les ร‰tats africains : organisateursโ€ฆ puis dรฉbiteurs.

Mais le vrai drame รฉconomique ne se joue pas ร  la CAF. Il se joue dans les capitales africaines. Organiser une CAN aujourd’hui, ce n’est pas une fรชte. C’est un effort budgรฉtaire massif, souvent supรฉrieur ร  500 millions de dollars, entre stades, routes, hรดtels, sรฉcuritรฉ, mises aux normes FIFA, communication internationale. Au Cameroun on a arrรชtรฉ de compter.

D’aprรจs mes informations, le Maroc a investi 1,2 milliard de dollars pour l’organisation de la CAN 2025. Ce chiffre reprรฉsente environ 1% du PIB annuel du Maroc, ce qui illustre parfaitement l’ampleur de l’effort budgรฉtaire exigรฉ aux pays organisateurs. Et aprรจs le coup de sifflet final ? Des stades vides. Des infrastructures surdimensionnรฉes. Des ยซ รฉlรฉphants blancs ยป coรปteux ร  entretenir. On l’a vu en Afrique du Sud, au Gabon, en Guinรฉe รฉquatoriale, partiellement au Cameroun.

Le football repart. La dette reste. La CAN biennale obligeait les pays ร  courir un marathon financierโ€ฆ tous les deux ans. Aucun ร‰tat sรฉrieux ne peut tenir ce rythme sans sacrifier autre chose : santรฉ, รฉducation, infrastructures sociales.

La guerre gรฉopolitique du calendrier.

Il faut oser le dire : nous รฉtions devenus les otages du calendrier europรฉen. C’est une guerre silencieuse, mais brutale.
Les clubs europรฉens, qui emploient aujourd’hui 75% de nos meilleurs talents, ont gagnรฉ le bras de fer. La rรฉcente dรฉcision de la FIFA de ne libรฉrer les joueurs que 6 jours avant le dรฉbut de la compรฉtition pour la CAN 2025 en est la preuve flagrante. C’est un mรฉpris institutionnalisรฉ.

Trop de CAN tue la valeur.

En รฉconomie, la raretรฉ crรฉe la valeur. La rรฉpรฉtition excessive la dรฉtruit. Une CAN tous les deux ans fatigue le public, banalise l’รฉvรฉnement, rรฉduit la montรฉe en dรฉsir, complique la monรฉtisation premium. Les sponsors ne paient pas pour l’habitude. Ils paient pour l’exception. ร€ force d’รชtre frรฉquente, la CAN cessait d’รชtre un ยซ moment continental ยป pour devenir un ยซ produit rรฉgulier ยป. Or, un produit rรฉgulier africain, mal prรฉparรฉ, sous pression, est mรฉcaniquement dรฉvalorisรฉ face aux compรฉtitions europรฉennes ultra-structurรฉes.

ยซ C’est catastrophiqueโ€ฆ Il n’y a aucun respect pour le foot en Afrique. Le centre du football pour la FIFA, c’est l’Europe et c’est le seul qui compte. ยป
โ€” Tom Saintfiet, sรฉlectionneur du Mali (Source: BBC Afrique).

Comment voulez-vous construire une performance de haut niveau avec moins d’une semaine de prรฉparation ? En acceptant cette humiliation rรฉpรฉtรฉe tous les deux ans, nous dรฉvalorisions notre propre produit. Passer ร  4 ans, c’est reprendre le contrรดle de la raretรฉ et de la valeur de notre รฉvรฉnement.

La crise sanitaire et sportive: Au-delร  de la politique, il y a l’humain. Nous traitions nos joueurs comme des machines. Tenez -vous bien : 70 Matchs par saison. 6 Jours de prรฉparation
2029 : Ligue des Nations

Selon la FIFPRO, certains internationaux africains disputent jusqu’ร  70 matchs par saison. Ajouter une compรฉtition continentale intense tous les deux รฉtรฉs (ou hivers) รฉtait criminel pour leur intรฉgritรฉ physique. La multiplication des blessures et la baisse de rรฉgime des stars africaines lors des derniรจres CAN n’รฉtaient pas un hasard, mais une consรฉquence physiologique directe de cette surcharge.

Si nous voulons voir nos Mohamed Salah, nos Osimhen ou nos Hakimi ร  100% de leur potentiel, nous devons leur donner le temps de respirer. La raretรฉ crรฉe l’excellence.

L’impossibilitรฉ de dรฉvelopper : le mensonge du ยซ on n’a pas d’alternative ยป.

Beaucoup disent : ยซ La CAN biennale fait vivre la CAF. ยป Faux. Elle empรชchait la CAF de vivre autrement. Tant que tout repose sur la CAN : pas de vraie stratรฉgie commerciale diversifiรฉe, pas de ligues continentales intermรฉdiaires fortes, pas de narration continue, pas d’รฉcosystรจme durable.

Passer ร  4 ans, ce n’est pas perdre de l’argent. C’est acheter du temps pour en crรฉer autrement. Le rythme biennal nous maintenait dans une ยซ gestion de l’urgence ยป permanente. On ne construit pas des centres de formation, on ne rรฉnove pas un parc de stades, on ne forme pas des cadres techniques en 24 mois. Le cycle de 4 ans offre enfin ce que l’Afrique n’a jamais eu : du temps long. Le temps nรฉcessaire pour poser une question simple avant de construire : ยซ ร€ quoi servira ce stade dans 10 ans ? ยป. Le modรจle marocain prouve que le dรฉveloppement demande du temps et des investissements massifs.

Pourquoi Motsepe a eu raison d’oser ?

Je lis les critiques, j’entends les accusations de ยซย soumission ร  la FIFAย ยป. C’est factuel mais je pense qu’il faut inverser le prisme. C’est une preuve de courage politique et de rรฉalisme.
Patrice Motsepe n’a pas seulement coupรฉ une branche, il a plantรฉ un nouvel arbre. En รฉchange de cette rรฉforme, il a nรฉgociรฉ les contreparties stratรฉgiques :

  • Une augmentation significative des dotations financiรจres de la FIFA.
  • La crรฉation d’une Ligue des Nations Africaine annuelle dรจs 2029.
  • Un alignement sur le calendrier international pour protรฉger nos joueurs.

Comme le soulignait brutalement l’icรดne รฉgyptienne Aboutrika : ยซ La CAF est au service de l’UEFA. Cela arrive quand tu ne connais pas ta valeur ni ta vraie place ยป. Paradoxalement, c’est en passant ร  4 ans que nous retrouverons notre valeur. En rendant la CAN plus rare, mieux prรฉparรฉe, mieux financรฉe et alignรฉe sur les standards mondiaux, nous lui redonnons son prestige.

Survivre d’abord, sรฉduire ensuite.

Il fallait bien que quelqu’un ose dire la vรฉritรฉ : Le constat sans filtre
Le modรจle biennal mettait la CAF sous dรฉpendance. Il saignait financiรจrement les ร‰tats africains. Il fabriquait des cathรฉdrales sportives sans fidรจles
Passer la CAN ร  4 ans n’est ni une capitulation, ni un alignement servile sur l’Europe. C’est un acte de luciditรฉ รฉconomique africaine.

Le football africain n’a pas besoin de plus d’รฉvรฉnements. Il a besoin de moins d’urgences, plus de stratรฉgie. Nous devons cesser de confondre quantitรฉ et qualitรฉ, agitation et action. Un stade vide aprรจs une CAN, ce n’est pas un accident. C’est un symptรดme. Le symptรดme d’un football pensรฉ comme un รฉvรฉnement politique, pas comme une industrie. Le symptรดme d’une compรฉtition qui oblige ร  dรฉpenser viteโ€ฆ sans penser aprรจs.

La passion fait vibrer les stades. Mais seule l’รฉconomie bien pensรฉe les maintient debout.

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