Sénégal : Récit d'une genèse des manifestations sans fin

Sénégal : Récit d'une genèse des manifestations sans fin

Ilot de stabilité dans un océan trouble, le pays a connu des manifestions immenses, allant même jusqu’à dépasser le gouvernement en place.

Depuis 1968, le pays n’avait jamais connu de telles manifestations. Ces troubles ont été d’une ampleur inédite et se sont généralisés rapidement dans l’ensemble du territoire national. L’arrestation de l’opposant charismatique Ousmane Sonko est l’étincelle qui a mis le feu à la poudre. 

Mais qu’est ce qui est l’origine de toutes ces manifestations dans un pays pourtant réputé stable et démocratique ?

La liquidation des opposants au régime

Dès sa prise de fonction, le président Macky Sall a prononcé un discours au cours duquel, il promettait de réduire l’opposition sénégalaise à sa plus simple expression. Pour cela, la justice sénégalaise est utilisée comme épée de Damoclès pour inculper, juger et neutraliser ses adversaires politiques.  Cependant, deux éléments majeurs consolident la thèse de la prise en otage de la justice par l’exécutif.     

L’élimination de Karim Wade a été perçu comme une injustice totale. La propagande de l’opposition sous la houlette de Benno Siggil Sénégal accusait ce dernier d’avoir détourné des deniers publics. Bien que ce fût une demande sociale à l’époque, la condamnation de Karim Wade a été expéditive. La CREI (Cours de Répression de l’Enrichissement Illicite), une juridiction d’exception pourtant obsolète avait été utilisée comme arme pour neutraliser la puissante coalition Sopi. La preuve en est que sur les 25 personnes inculpées, seul Karim Wade a été condamné. Du point de vue politique, le régime le voyait comme un potentiel adversaire de taille.

 Après avoir jaugé les Sénégalais avec le référendum sur le mandat présidentiel qui a vu un triomphe de Macky Sall, l’élimination du charismatique maire de Dakar apparaissait comme un objectif primordial pour baliser le chemin d’un second mandat. Réputé visionnaire, Khalifa Sall avait tous les atouts pour espérer prétendre à la magistrature suprême. Sa victoire écrasante lors des municipales à Dakar lui garantissait de fortes chances. Comme le cas Karim Wade, la machine judiciaire s’emballe et s’acharne sur Khalifa Sall. En complicité avec les membres du PS noyautés dans la majorité au pouvoir, l’affaire des caisses d’avance est alors utilisée comme prétexte pour liquider une fois de plus un adversaire. Malgré toutes les médiations des guides religieux, Khalifa Sall a été finalement condamné brisant ainsi tous ses espoirs.

Au-delàs de ces deux faits cités, la justice est même utilisée pour de petits opposants, des activistes et des leaders d’opinion.  Guy Marius Sagna, Assane Diouf et Clédor Séne sont régulièrement traqués pour trouble à l’ordre public et diffamation.        

   

L’affaire Ousmane Sonko

Opposant charismatique et leader incontestable de l’opposition après la « transhumance » de Idrissa Seck, Ousmane Sonko porte l’espoir du changement. Son discours nationaliste et souverainiste fait échos auprès de la plupart des jeunes qui aspirent à un pays débarrassé de vieux briscards qui contrôlent la vie politique sénégalaise depuis l’indépendance. Il peut être comparé à un Victor Orban en Hongrie, un Sébastien Kurtz en Autriche ou encore Nicole Parchinian en Arménie

Accusé au départ de viol et de menace de mort, le leader de l’opposition crie alors au complot et accuse directement le président Macky Sall. Suite à une enquête de la gendarmerie qui à première vue innocente Ousmane Sonko, le dossier est directement envoyé au doyen des juges puis il s’ensuit une levée immunitaire expéditive de l’assemblée nationale contrôlée par la coalition au pouvoir. Prenant conscience du sort réservés aux opposants, Ousmane Sonko a décrypté la tactique du gouvernement :    

Premièrement, le choix de son itinéraire refusé par le préfet de Dakar est un signal direct au sein de l’opinion nationale et internationale.  Il voulait ainsi montrer que le régime en place ne respecte pas le droit face aux opposants. Par ailleurs, le dispositif sécuritaire impressionnant déployé vient aussi consolider la thèse de Sonko selon laquelle l’utilisation de l’appareil répressif est réservé à la coercition des opposants du régime.

Deuxièmement, l’absence de manifestations de grandes ampleurs sur les cas Karim Wade et Khalifa Sall ont servi de leçon au leader du Pastef. Il a compris que le régime ne comprend que le rapport de force sur le terrain. Dans son premier discours où il appelait ses militants à un « Mortal Combat » dans la rue, Ousmane Sonko a envoyé un signal non décrypté par le régime ; seul la rue pourra faire reculer le président Macky Sall  

L’essoufflement de la doctrine du « Force restera à la loi »       

 

Dès le début de la présidence Sall, à part les meetings électoraux, l’opposition et la société civile peinent à s’exprimer dans les rues. L’adage « force restera à la loi » est le maitre mot des ministres de l’intérieur successifs. La plupart des manifestations sont interdites voire même disperser rapidement par la police. Les opposants et les activistes qui osent défier les interdictions sont bâillonnés puis mis en garde à vue. 

Dans un pays réputé démocratique, l’opposition et la société civile jouent un rôle de soupape et d’amortisseur. A force de contenir ces derniers dans une chape de plomb, l’affaire Sonko et la lassitude du couvre-feu sont venues comme une bouffée d’oxygène. Elles ont permis à l’opposition et à la jeunesse sénégalaise d’exprimer leurs frustrations d’une manière violente allant même jusqu’à créer une panique au sommet du pouvoir.   L’intensité dans le temps et dans l’espace des manifestations a en quelque sorte brisé complètement la capacité de coercition des forces de l’ordre. Malgré l’équipement impressionnant déployé, les manifestants ont pour la plupart pris le déçu d’où l’essoufflement de la doctrine du « Force restera à la loi » devenue obsolète.

L’usure du pouvoir en question ?

Après 8 ans de règne, faut-il craindre l’usure du pouvoir si tôt ? Même s’il est prématuré de parler d’usure du pouvoir, le génie politique du président Sall a quelque sorte montrer ses limites :

 Premièrement, la propension du président Sall à créer le vide a fait en sorte qu’il est devenu une cible de tous les opposants dont il fait face. Le poste de premier ministre montre toute sa quintessence car il représente un fusible de premier choix en cas de flop du gouvernement.

Deuxièmement, le renforcement de la majorité deux ans après avoir gagné les élections présidentielles avec la manière (58%), avec la nomination de Idrissa Seck, deuxième des élections présidentielles, au poste du président du Conseil environnemental et social, a permis d’assécher une grande partie de l’opposition. Le vide créé a été rapidement comblé par la nouvelle génération d’activistes souvent redoutable avec une grande capacité d’influer sur l’opinion et mobilisation des masses.

El. Hadji Ibrahima Faye (Correspondant Focus Média Afrique – Dakar)

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